0.2. Qu’est-ce que
le toucher ?

En traitant la question de l’interaction tactile, on ne peut s’empêcher de questionner le toucher. Car toucher l’écran c’est une action nouvelles avec des conséquences nouvelles sur l’utilisation de la machine. Toucher est plus naturel que déplacer une souris sur le bureau, ou appuyer à répétition sur un bouton pour parcourir une liste. Mais le numérique n’est pas physique par définition.

Physiologie

Toucher est une fonction extrêmement basique de l’activité humaine. On touche depuis le plus jeune âge. On touche avant même de voir. Mais c’est aussi un système très complexe. Le toucher est très étudié mais il reste mal compris. L’aspect le plus maîtrisé est celui physiologique car le corps est étudié comme une machine depuis des siècles. Par cette approche il a été possible de mettre à jour le fonctionnement physique du toucher. Celui-ci se découpe en deux grands parties.

Le toucher moteur
La préemption est le fait de prendre un objet dans sa main, dans ses bras. Cette action débute chez le nourrisson et initie sa découverte de son environnement. C’est une activité musculaire qui est automatisée dans le corps et qui capitalise les expériences sensori-moteurs afin de comprendre les objets attrapés. Les muscles de l’ensemble du corps sont impliqués mais c’est surtout l’ensemble épaule/bras/main qui est pris en compte. Cet ensemble est capable de ressentir le poids, la forme et le comportement physique d’un objet. Par exemple, si l’on prend une balle en mousse dans les mains. Son volume, son poids et son élasticité sont quasi instantanément identifiés. On reconnaît l’objet sans le voir. La proprioception appartient à cette sensibilité. Elle est le ressenti de son propre corps de ces mêmes stimuli. Le poids, la forme et le comportement physique de son propre corps ne se confondent pas avec les objets extérieurs car il est comme filtrer. Le corps se fait oublier pour capter son environnement.

Le toucher épidermique
Contrairement au toucher moteur qui est interne, le toucher épidermique est externe et périphérique au corps. C’est la captation à la surface du corps par la peau. La peau est un organe peu connu comparé à d’autres. Surtout en comparaison de sa taille, car c’est le plus grand organe du corps. Il est probablement trop complexe et intime pour avoir été mieux étudié. L’épiderme ne capte pas de façon uniforme sur tout le corps. Les mains et la langue sont les organes les plus sensibles. La peau possède plusieurs capteurs différents qui ont des fonctions différentes: chaleur, rugosité, forme… Ces capteurs fonctionnent simultanément pour fournir un ensemble d’informations sur l’objet touché. Ce qui est étonnant et que l’on ignore souvent, c’est le caractère presque exclusivement dynamique et exploratoire du toucher. On a tendance à penser qu’il suffit de poser sa main pour toucher. Alors qu’en vérité il est nécessaire de déplacer celle-ci à la surface de l’objet pour en capter les informations. La rugosité est une information sur la texture. Pour la ressentir il faut faire glisser la peau de ses doigts sur cette texture. Ce glissement génère une vibration spécifique à la texture. C’est cette vibration qui est ressentie et traduite en matériau. Ce que nous touchons nous le captons en entrant en vibration à son contact. La main comme l’œil bouge sans-cesse pour capter son environnement.

Sens

Le sens tactile est donc une combinaison de perception interne et périphérique. Et c’est une perception qui est plus précise et plus discriminatoire lorsqu’elle est dynamique. Le corps doit bouger pour toucher. C’est un sens très démystificateur, en cela que le toucher révèle au corps la vraie nature de l’objet. Quand l’œil peut être trompé, le toucher est presque toujours vérification ou infirmation. De nos sens, la vue est de loin le plus utilisé et le plus stimulé. Il est difficile d’évoluer dans notre environnement sans voir. Et lorsqu’il s’agit d’interface informatique le problème est total. Les interfaces actuelles exploitent presque uniquement la vue pour interagir avec l’utilisateur. Il apparaît évident que le goût et l’odorat sont peu pertinents dans l’environnement numérique que nous employons. L’ouïe est utilisé pour avertir l’utilisateur d’un événement. Le toucher enfin est plutôt délaissé. Il semble en quelque sorte ignoré.

Or le toucher est utilisé quotidiennement avec l’informatique. On presse régulièrement des touches sans les regarder. On déplace la souris sans la voir. Et pourtant, cela n’est pas vraiment relever comme pertinent pour nos interactions. Si ce n’est le traitement d’une ergonomie physique afin d’éviter des blessures liées à un usage prolongé de l’ordinateur. Le toucher n’est pas négligeable. C’est lui qui permet de se concentrer sur l’écran pendant que l’on agit sur les périphériques.

Avec l’interaction tactile, la main est sollicitée au même endroit que le regard. La vue et le toucher sont réconciliés pour fournir une interaction plus naturelle. Pourtant le contact tactile avec l’interface reste étonnamment frustrant. En effet, on touche l’écran pour interagir avec la machine dans un geste qui feint de manipuler ce qui est à l’écran. Mais la main ne fait qu’entrer en contact avec l’écran. Celui-ci restant inerte et statique, la main ne fait que simuler des gestes. Or la simulation du toucher n’est pas toucher. C’est pourquoi il apparaît un certain paradoxe dans l’interaction tactile, qui se veut plus naturel et qui en même temps dénature le sens du toucher. Le tactile ce n’est pas toucher.

Philosophie

Ce qui est étonnant dans l’interaction tactile c’est ce paradoxe entre la captation du contact de la main et l’action de toucher. Nous ne touchons pas plus l’objet numérique avec une interface tactile que nous ne le faisions avec la souris et le clavier. En revanche, nous ressentons moins surement que nous avons activer une action car l’objet sous nos doigts ne réagit pas physiquement. Alors que la souris ou le clavier peuvent être ressentis. On peut dire avec certitude si l’on a enclenché une touche du clavier. Il est également facile de déterminer si nous l’avons fait correctement, avec assez de force, sans glisser à côté. Car le toucher nous informe de ce contact.

Avec l’interface tactile le toucher s’uniformise. Il est homogène sur tout l’écran. Il perd ainsi sa fonction informative. Sans regarder l’écran je ne peux plus savoir si mon action a été correctement exécutée ou non. Le sens du toucher a disparu dans cette interaction qui se dit relative au toucher. C’est absurde mais en vérité c’est car il y a une sorte de retournement de la captation. Le terme tactile de cette modalité d’interaction ne fait pas référence au toucher de l’utilisateur mais à celui de la machine. C’est la machine qui a gagnée en sensibilité, voire en "sensorialité". La machine est capable de toucher. Mais nous, nous ne touchons plus. La machine sait lorsqu’un certain type d’objet entre en contact avec une partie de son "corps". Il sent le contact et peut le localiser. De la même façon, nous pouvons savoir lorsque notre doigt heurte la vitre de l’écran de cette même machine. Mais ni l’un ni l’autre ne font l’expérience du toucher.

La machine est devenue plus sensible, et le terme évoqué de naturel est cohérent en cela que la machine est plus anthropomorphique puisque comme nous, elle ressent le contact. C’est bien évidemment un détournement intellectuel qui nous fait voir la machine comme une créature pensante et sensible. Mais c’est aussi dans cette direction que le développement des interactions évolue. La machine est bardée de capteurs qui lui indiquent toutes sortes d’informations sur son état et son environnement. Prenons l’exemple du gyroscope, qui comme l’oreille interne et la proprioception chez l’Homme, permet à la machine de savoir dans quelle position elle se trouve. Elle a désormais plus connaissance de son environnement, elle est plus active et plus présente. En face, l’utilisateur expérimente une interaction simplifiée, moins abstraite et plus proche d’une expérience animale. Néanmoins le procédé reste trompeur et le toucher demeure exclue.

Observations

Il est regrettable de réaliser que l’interaction tactile nous éloigne plus du lien au toucher que ne le ferait le clavier. Dans une recherche de simplification des interfaces et de l’interaction, l’affichage a pris le pied encore un peu plus sur les autres modalités d’interaction. Il faut toujours voir pour agir. Mais les interfaces tactiles, malgré leurs défauts, apparaissent plus agréables et plus faciles. Ce contact étroit et direct avec l’interface crée un lien spécial entre l’appareil et l’utilisateur. C’est aussi cela qui justifie cette modalité pour les appareils mobiles avec autant de pertinence. Une intimité spéciale née de ce mode d’interaction qui exige à l’utilisateur de toucher son interface, de caresser les symboles, ou de répéter des gestes jusqu’à épuisement.

Une interface tactile sur un appareil personnel le rend probablement encore plus personnel. Aussi parce que celui-ci est plus proche de nous qu’auparavant parce qu’il ressent le toucher. On animalise plus facilement ces machines que nous ne le faisions pour nos précédents objets. Le toucher renforce notre rapport matériel.

Le toucher est probablement le sens le plus viscéral. Il est accrocher profondément au corps. Quand le regard peut porter à l’horizon, et l’ouïe se focaliser sur ce son là-bas, le toucher lui reste concentré sur ce qui m’entoure immédiatement. Cet espace juxtaposé à mon corps. Juste là et jamais plus loin. Le toucher est sensuel et plus organique que la vue ou l’ouïe. C’est l’apogée du contact avec l’autre, et avec le monde. Toucher c’est connaître intimement. C’est pourquoi l’interaction tactile est si généreuse et pauvre à la fois.

Cette interaction enrichit d’un nouvel aspect relationnel, nous prive simultanément de notre capacité à ressentir physiquement l’efficacité de nos actions. Ceci est frustrant pour l’individu. L’utilisateur perd en compréhension physique, en même temps qu’il gagne en magie. Toucher une interface qui réagit plus vite que ma main, c’est surprenant et captivant. Mais le vide sensoriel laissé est décevant. L’interaction tactile doit résoudre ce problème, devenir plus riche et rendre au toucher son sens véritable.

Le toucher est un sens important et intime. Il est peu traité par le design, et particulièrement dans l'interaction informatique. Pourtant, c'est selon moi une perception unique du monde adjacent, même numérique.